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jeudi 27 avril 2017

Isoloir par Claude MEILLET




ISOLOIR

L'opinion de Claude MEILLET

            

          Une amie, maline, le rejoignit quand, après deux heures de queue, il franchissait le dernier barrage pour aller voter. Se glissant à ses côtés, elle lui dit, comme une excuse, «je ne suis pas encore sûre de mon choix. Finalement, je déciderai dans l’isoloir». C’est vrai pensa Jonathan, l’isoloir ne permet pas seulement le secret du vote, la préservation du droit de chacun à sa liberté de choix. Il est aussi, lieu de réflexion personnelle, espace clos où une décision individuelle peut se prendre, hors toute influence directe extérieure à soi.




            Prolongeant le constat, il en arriva à attribuer à ce petit carré d’espace d’isolement, au rideau qu’on tire derrière soi pour garantir son intimité, la symbolique finale de la sacralisation de l’élection libre. L’isoloir, lieu sacré de la démocratie. Femme, homme, chacun trouve dans cet espace, la matérialisation de l’égalité, la reconnaissance de son importance de son statut de citoyen responsable.
            D’autant plus que ce citoyen responsable, tout concorde pour le ...déresponsabiliser. La grande ambigüité est là, se dit-il. La mécanique électorale classique, celle des partis, grands et petits, tout en prétendant s’adresser à Madame Michu, ne fait que l’embrigader dans une masse d’électeurs types, correspondant à leurs clientèles. Les candidats, figures de proues, se forgent un personnage symbole. Censé porteur par délégation des desideratas de Madame Michu. Quant à la mécanique nouvelle, superbement élaborée, elle décuple très subtilement le phénomène. Sous le couvert de personnalisation des messages qui lui sont adressés, la pauvre Madame Michu se retrouve sous un bombardement argumentaire imparable, correspondant spécifiquement à son âge, sa situation, sa localisation, ses centres d’intérêt. Internet, Big Data, les réseaux sociaux, tous sont mobilisés. Elle est, nous sommes tous, sous perfusion.
            Je force un peu la dose, se reprocha Jonathan. Débats télévisés, reportages, magazines et journaux, radios, un courant continu d’informations contribuent à la formation des opinions. Sans compter les discours, les tournées de réunions, énormes one man shows ou mini salles communales, des candidats. Sans compter les rebondissements judiciaires, les petites grandes phrases, les coups bas, la désinformation, les fausses nouvelles… La saga information, en somme. Mais qui assomme aussi. La conjugaison de l’hyper médiatisation et des hyper démonstrations obscurcit probablement paradoxalement la capacité d’analyse individuelle. Et pousse donc plus à abriter sa conviction dans le giron rassurant d’un camp ou d’un autre, plutôt qu’à la solidifier par un raisonnement propre.
            Ceci dit, poursuivit intérieurement Jonathan, cette tendance contemporaine à construire sa pensée ensemble plutôt que seul, déborde largement le seul domaine du politique. Elle n’est que la caricature de la vie moderne dans sa généralité.
            Avec la dictature des téléphones intelligents, du smartphone, nous sommes ensemble, partout, tout le temps. L’isoloir a disparu de la vie courante. Twitter, Facebook, Google, nous relient en permanence aux autres. Avec ses mots à lui, parfois des mots gros, Brassens stigmatisait la communauté de pensée en chantant «le pluriel ne vaut rien à l’homme, et sitôt qu’on est plus de quatre, on est une bande cons».
            Jonathan poussa son raisonnement. La solitude se perd. Trop de monde, trop vite, trop de choses, trop de changements. L’isoloir est le symbole d’un monde perdu. Celui du plaisir de l’esprit qui construit seul, comme un grand, sa vérité. Et en même temps, celui du plaisir que procure aux citoyens qui s’y calfeutrent, le temps d’une élection, la possibilité qu’il leur offre de retrouver, seul, à prendre leur décision.
            Plus gravement que Brassens, George Moustaki chantait, lui, «non, je ne suis jamais seul avec ma solitude, jamais elle ne désarme. Elle sera à mon dernier jour, ma dernière compagne».

1 commentaire:

Véronique Allouche a dit…

Je pense comme votre Jonathan que la réflexion personnelle se dilue dans l'abreuvoir inépuisable d'informations, de vérités mêlées de rumeurs envers lesquelles notre petit cerveau s'épuise à démêler le vrai du faux dans l'insensé de cette campagne électorale.
Au soir des résultats du premier tour, voici comment j'aurais pu résumer ma pensée :
"Je suis d'un autre pays que le vôtre, d'un autre quartier,
d'une autre solitude.
Je m'invente aujourd'hui des chemins de traverse. Je ne suis
plus de chez vous." (Léo Ferré. La solitude)
Merci pour votre texte ni arrogant ni agressif, qui se garde de nous dicter la conduite à tenir dans l'isoloir. C'est assez rare en ce moment.
Bien cordialement
Signé: madame Michu....