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dimanche 12 mars 2017

Mes tristes pourim à Tunis



MES TRISTES POURIM À TUNIS

Par Jacques BENILLOUCHE
            
La reine Esther
          Je n’ai jamais gardé de Pourim une impression de joie ou de délivrance parce que les souvenirs de jeunesse hantent encore mon esprit. Bien que la religion ne fût pas le fondement de la culture des Juifs tunisiens, elle imprégnait inconsciemment les différentes étapes de ma vie. Je ne vivais pas mes jeudis et dimanches, jours de congé scolaire, comme je le souhaitais dans ses rêves insensés. Je devais acquérir les rudiments de judaïsme auxquels tous les jeunes étaient astreints auprès de celui qu’on appelait le rabbin mais qui n’en avait pas le titre.





            Dès que j’abordais la cour intérieure de la rue Desaix, je sentais déjà les odeurs nauséabondes de renfermé du petit deux-pièces transformé, pour l’occasion, en garderie pour grands le jeudi et pour bébés les autres jours, une crèche avant l’heure en quelque sorte. Je ne comprenais pas pourquoi les persiennes étaient toujours tirées comme s’il y avait une quelconque raison à se protéger des regards indiscrets. Qui pouvait s’aventurer dans cette cour misérable et plonger un regard curieux dans ce monde d’enfants souvent pauvres ?

            Notre rabbin, au costume trois-pièces et à l’allure d’instituteur, trônait autour de ses bambins en agitant sa cravache de jockey en guise d’attribut de son autorité. Il feignait de faire peur mais n’avait jamais mis ses menaces à exécution. Il était trop bon pour user de sévices. Même lorsqu’il fallait punir de quelques coups sur la plante des pieds, la falaka, il s’agissait plus de mise scène que de réalité puisque le supplicié avait déjà compris la leçon avant qu’on n'effleure sa peau. Avec le temps, on se demande comment il avait pu supporter la garde de tant d’enfants dans une chambre misérable.
            Âgé d’à peine dix ans, j’étais assis avec mes amis sur des bancs crasseux pour apprendre les prières au contact des plus âgés. Les grands de douze ans, qui préparaient leur bar-mitsva, se tenaient debout, dos au mur, en déploiement de chorale. Ils devaient réciter à haute voix, en chœur et de préférence dans le ton, la prière du matin. Ils n’étaient pas invités à chanter mais à crier pour que les petits les entendent articuler les paroles en hébreu. Le rabbin se déplaçait alors d’un enfant à l’autre, agitait sa cravache pour battre le tempo, et collait carrément son oreille sur les lèvres de chaque récitant pour identifier les sons qui en sortaient. Il ne laissait ainsi aucune chance à un gamin de mimer ou de faire semblant.
            Dehors il faisait soleil et chez le rabbin on ne jouait pas et on s’amusait encore moins. Les jeudis étaient tristes dans ce lieu misérable. J’aurais voulu traîner dans les parcs et courir à travers les rues pour respirer l’air de la liberté et rêver à une vie plus généreuse. Alors je m’enfermais dans mon monde irréel, communiquais peu et m’imaginais des jours meilleurs. En rêveur planqué, je me racontais tout seul des histoires merveilleuses et m’inventais des situations burlesques pour échapper à la monotonie de l’école talmudique. J’avais un don d’imagination qui était la résultante de rêves non réalisés.
            Je vivais mal toutes ces inégalités de la vie dont le paroxysme était atteint à l’occasion des fêtes de Pourim. J’ai le souvenir de la honte qui me traversait, chaque année, durant cette journée normalement réservée à la réjouissance. Mais pour nous, un après-midi de bienfaisance nous offrait l’occasion de nous extraire de l’obscurité et de la crasse du deux-pièces en égayant notre journée exceptionnelle dans la richesse des beaux quartiers, près du parc du Belvédère ; une sorte de promenade avec visite imposée.
Ouled Bayout

           Alors notre rabbin nous transformait en Ouled Bayout, pour imiter la chorale des enfants du Ghetto de Tunis, la Hara. Eux étaient des professionnels et nous des tristes amateurs. Nous devions parcourir, deux par deux, les rues de Tunis en chantant des piyoutims, quelques chansons religieuses entonnées par les plus grands. Le rabbin nous forçait à hurler les textes pour attirer le regard admiratif des passants qui, avec le temps, me paraissaient avoir un regard compatissant face à ces jeunes défavorisés. La chorale était signe de pauvreté alors que beaucoup d’entre nous ne l’étaient pas.         
            Quand les Juifs riches ne se sentaient pas en accord avec leur conscience, quand ils gagnaient beaucoup d’argent mais en distribuaient peu autour d’eux mais quand, à leur tour, ils étaient frappés par le malheur ou la maladie, alors ils se recommandaient soudainement à Dieu pour implorer Son pardon et obtenir Sa miséricorde. Ils invitaient, pour s’amender, les jeunes des écoles religieuses, des Keteb, et les conviaient à un goûter en échange de quelques prières et chansons religieuses entonnées en chœur. Ils pensaient ainsi se dédouaner tardivement de leur oubli de la «tsédaka», l’aumône imposée par le Livre sacré, en offrant un grand pain, une tablette de chocolat et une pièce de cinq francs à chacun d’entre nous pour s’attirer les grâces du Ciel.
Villa Tunis Belvédère

            Malgré mon jeune âge, je trouvais ce comportement irrespectueux, très vexant et surtout humiliant. Je n’étais pas riche certes, mais pas pauvre non plus, et je n’exigeais aucune charité. Si le luxe que je découvrais dans les villas somptueuses du Belvédère ou de Cité Jardins m’impressionnait, je ne trouvais aucune justification à cette contrition tardive et à cette mendicité déguisée. Je n’avais jamais osé rapporter chez moi ces offrandes qui auraient pu m’attirer les reproches des miens. Alors, en chemin du retour vers mon domicile, j’offrais mon pain et chocolat à un mendiant et mon humiliation me poussa à jeter, de rage, la pièce de monnaie dans le caniveau.
            On m’avait raconté quelques bribes de la signification de Pourim avec la gentille Esther, le méchant Aman et le généreux roi Assuérus. Cet aspect d’une religion qui m’avait été mal expliquée, m’avait toujours perturbé. Je ne la comprenais pas parce qu’on ne m’avait pas enseigné ses fondements. J’avais appris à ânonner des prières en hébreu sans les comprendre et à reconnaître la nature des fêtes par les mets spéciaux qui leurs étaient rattachés. A chaque fête, son menu. Mais Pourim était une fête spéciale car elle était la fête créée par les hommes et non par la Torah. C’était peut-être pour cela que je pouvais ne pas l’aimer puisque je n'aimais pas certains certains humains. 

Cette chronique a été publiée dans le revue parisienne TRIBU-12

https://fr.calameo.com/read/000018106086c8f655450

4 commentaires:

Sarah CATTAN a dit…

J'ai adoré ce texte où moi, fille, j'ai reconnu un air de "vécu". La chute est Belle. Merci !

Nicole BRAMI a dit…

Comme vous dites la religion ne fut pas le fondement de la culture des juifs et ce sont souvent nos enfants, en tout cas les miens à Paris qui nous ont amenés à respecter quelques règles élémentaires comme consommer de la viande casher. Je peux comprendre la gêne dont vous parlez mais n'est elle pas dûe au mauvais enseignement des rabbins de là bas, qui étaient très peu cultivés ou même pas du tout et pour qui la religion ne devait pas être expliquée mais imposée sans fond ni forme ?

Anonyme a dit…

MERCI JE RAJEUNIS DE 70 ANS MAIS MOI JE N AI PLUS VOULU ALLER ET J AI CHOISI LES E I F SCOUTS PAPY CHLOMO

Guy MAIMOUN a dit…

C'est tellement vrai!!Cela me rappelle ce que Me racontait mon Père ZAL..Comme vous ces souvenirs l'ont marqués à Vie...Notamment,La manière complètement inadaptée d'apprendre à prier et se rapprocher de la Thora!!Lui..Il s'etait sauvé en courant!!