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mercredi 7 mai 2014

ISRAËL ÉTAT JUIF OU ÉTAT DES JUIFS?



ISRAËL ÉTAT JUIF OU ÉTAT DES JUIFS?

Par Jacques BENILLOUCHE
copyright © Temps et Contretemps



Benjamin Netanyahou remet à nouveau sur le tapis son projet de voir Israël reconnu comme État juif par les Palestiniens. Certains politiques considèrent qu'il s’agit en fait d’une sorte d’alibi pour bloquer toute avancée dans les discussions de paix car il sait que cette exigence n’est pas acceptée par les Palestiniens. En effet elle mettrait, selon eux, en danger le sort de la communauté arabe israélienne au sein de l’État, elle enterrerait le droit au retour des réfugiés arabes et tracerait un trait final à leur propre histoire. 
Cependant, cette exigence n'a pas de justification politique car il n’y a aucune raison que d’autres que les Juifs aient à qualifier leur propre statut. Pourquoi demander à des tiers, qui plus est des Arabes, de donner aux Israéliens un certificat de judaïté ? Par ailleurs on ne voit pas ce que pourrait apporter à Israël une telle déclaration de la part des Palestiniens. Qui pourrait croire d'ailleurs à la réalité d'une déclaration d'intention de la part des Arabes.



Déclaration d’indépendance


       La déclaration d’Indépendance de l’État d’Israël a déjà statué sur ce problème en précisant que «le 29 novembre 1947, l'Assemblée générale des Nations Unies a adopté une résolution appelant à la création d'un État juif en Eretz Israël Cette reconnaissance par les Nations unies du droit du peuple juif à établir son État est irrévocable». Mais la déclaration la plus révélatrice entérine le fait que «ce droit est le droit naturel du peuple juif d'être maître de son propre destin» puis en conclusion, les représentants juifs «déclarent LA CRÉATION D'UN ÉTAT JUIF DANS LE PAYS D'ISRAËL».

       Le projet de Netanyahou de faire voter une nouvelle loi définissant Israël comme État juif semble donc faire double emploi car la déclaration d’indépendance s’impose à toute autre loi fondatrice. Menahem Hofnung, professeur de sciences politiques à l'université hébraïque, a estimé qu'une telle proposition n'aurait probablement pas la majorité dans le gouvernement : «Il existe déjà des lois stipulant qu'Israël est juif et démocratique. Donc, je ne suis pas sûr de l'intérêt d'une autre loi, si ce n'est de mettre un nouvel obstacle au processus de paix.» 
Menahem Hofnung

    Seule la droite nationaliste et religieuse insiste sur cette exigence pour faire capoter les négociations avec les Palestiniens en lançant une polémique sur la nature juive de l'État d'Israël dont on vient de montrer qu’elle ne fait aucun doute chez les Israéliens. Mais les Palestiniens sont tombés dans le piège tendu en déclarant que les Arabes ne reconnaîtraient jamais un État juif car cela représenterait, selon eux, une menace pour les chrétiens et les musulmans citoyens d’Israël.

Guerre contre les laïcs

       En donnant une connotation purement religieuse à un État qui s’appuierait sur les lois de la Halakha, la loi religieuse, les tenants de ce dogme combattent en fait les laïcs israéliens qui considèrent que leur identité s’exprime en dehors du rabbinat. Ces derniers préfèrent la notion «d’État des Juifs» qui enlèverait toute référence à la religion et qui permettrait, selon eux, la coexistence avec les musulmans et les chrétiens dans un pays qui est aussi le leur. Cette période écoulée des fêtes de Pessah, la Pâque juive, a démontré à nouveau que la religion pèse sur un pays qui voit un demi-million de ses citoyens fuir vers des horizons étrangers pour échapper au poids des tenants du Livre sacré.
Les Arabes israéliens refusent de passer sous juridiction arabe

Le ministre des Affaires étrangères Avigdor Lieberman, dont la conviction laïque est clairement affichée, s’est emparé de ce débat pour, en fait, vouer aux gémonies la minorité arabe qu’il n’estime pas loyale vis-à-vis de l’État d’Israël. Leader populiste d’une communauté d’immigrés russes qui ont perdu leurs repères juifs sous le régime soviétique, il multiplie les embûches juridiques pour tenter d’exclure les minorités de la nation israélienne. Durant sa campagne électorale, il avait remis en cause la citoyenneté des Arabes d’Israël et avait proposé de les «transférer» vers le futur État palestinien. Il s’était déjà prononcé, avant tous les autres dirigeants, pour deux États pour deux peuples. 
En échange d’Oum El-Fahm, ville arabe israélienne, il avait proposé d’annexer des blocs d’implantations de Cisjordanie pour avoir «un État juif à 100%». Il s’était alors senti encouragé par les sondages qui démontrent que 55% des juifs israéliens pensent que le gouvernement devrait encourager l’émigration des Arabes et que 50% prônent leur transfert. Il avait alors affirmé : «selon moi, pour obtenir une paix et une sécurité à long terme, nous devons opérer une véritable division politique entre les Arabes et les Juifs».
Drapeaux palestiniens à Oum el Fahm

Ces propos avaient été qualifiés de racistes et, devant la polémique face à une vision ségrégationniste, il avait alors adopté les dogmes du Livre Sacré afin de séduire les partis religieux qu’il espère rallier dans un futur gouvernement dirigé par lui. Il avait proposé de modifier le serment des députés de la Knesset pour qu’ils jurent dorénavant leur loyauté non pas à «l'État d'Israël et à ses lois»,  mais «à l’État d’Israël en tant qu'État juif et démocratique».

Pas de Constitution

Israël, qui n’a pas de Constitution, est régi par quatorze Lois Fondamentales votées par la Knesset. De nombreux juristes estiment qu’il n’est pas nécessaire de légiférer à nouveau puisque la dixième loi votée en 1992, intitulée «Dignité humaine et liberté» stipule que «l'intention de cette loi est de protéger la dignité humaine et la liberté, pour établir dans une loi fondamentale les valeurs de l'État d'Israël en tant qu'État juif et démocratique».
Mais le législateur n’avait aucune intention de donner une valeur religieuse à ce concept. Certes les fêtes juives sont des jours fériés en Israël, mais la référence «démocratique» de la loi tient dans la liberté qui est donnée aux autres communautés non-juives de vivre en tant que minorités dans le pays. Si la déclaration d’indépendance stipule que «l'État d’Israël sera ouvert à l'immigration des Juifs de tous les pays où ils sont dispersés», elle ne manque pas «d’inviter cependant les habitants arabes du pays à préserver les voies de la paix et à jouer leur rôle dans le développement de l'État sur la base d'une citoyenneté égale et complète et d'une juste représentation dans les institutions de l’État». Ben Gourion se serait-il trompé à ce point ?
Certains politiques exigent à présent des Palestiniens la reconnaissance de la judéité de l’État d’Israël alors qu’elle figure en toutes lettres dans la déclaration d’indépendance de 1948 sans pour autant instituer une religion d’État. Les laïcs, qui ne voient aucune raison pour que des étrangers aient une ingérence dans les options de leur État, soupçonnent une volonté de mettre des obstacles à la reconnaissance mutuelle.

État pour les Juifs

Les sionistes historiques, et Ben Gourion en particulier, n’ont jamais milité pour la création d’un État destiné à la religion juive, mais plutôt pour regrouper l’ensemble du peuple juif soumis à des lois civiles et non religieuses. Le fondateur d’Israël avait fait le choix de négocier avec les autorités orthodoxes un statu quo qui régit les relations entre l’État, la religion et les religieux, avec, entre autres, le shabbat et les fêtes juives comme jours fériés, le financement du rabbinat et des institutions religieuses, ainsi que la reconnaissance et le financement, dans le système éducatif, de courants religieux et orthodoxes. 
Certes, il s'est appuyé sur certaines sommités religieuses, les a associées aux décisions du pays, mais il ne leur a jamais donné le droit de légiférer au moyen de la Torah. C’est pour cela que les orthodoxes ont toujours été opposés à la création de l’État d’Israël, surtout par des hommes laïcs. De leur côté, la majorité des centristes ont aussi refusé toute notion d’un État soumis aux diktats des rabbins.
Benjamin Netanyahou n’est pas particulièrement éloigné de ces thèses. Dans son discours du 14 juin 2009 à l’université de Bar Ilan, reflétant un large consensus, il avait présenté sa vision politique de la résolution du conflit. Il avait exprimé son empressement à «voir un État palestinien établi à côté d’un État juif à condition que les Palestiniens reconnaissent l’État d’Israël comme la patrie nationale du peuple juif». Il a réitéré ses propos face à Mahmoud Abbas : «Nous attendons que vous reconnaissiez Israël comme l'État-nation du peuple juif.» Mais il faisait allusion à un État qui serait habité en majorité par des Juifs et dirigé par des Juifs mais où les minorités auraient un simple droit de regard. Il n’exprimait alors aucune exigence religieuse, en tant que dirigeant laïc.

Perversion sémantique

Derrière l'offensive sémantique des dirigeants nationalistes se cache à peine le désir de faire d'Israël un État peuplé uniquement de Juifs de façon à décourager les Arabes d’envisager leur avenir à côté d’eux. Ils ont enfourché ce nouveau cheval de bataille parce qu’ils manquent d’arguments politiques à opposer au gouvernement devant certaines avancées dans la négociation. Le problème du gel de la construction dans les territoires avait trouvé un début de solution grâce à un artifice politique consistant pour le ministère israélien de la Défense à ne pas donner son autorisation à de nouveaux plans de constructions, sans pour autant se prononcer officiellement.
L’aile droite du gouvernement s’inquiète d’un éventuel lâchage du Premier ministre et utilise l’arme de la religion pour rameuter les milieux orthodoxes américains dont le soutien financier et politique est fondamental pour Israël. En faisant craindre une dénaturation de l’État juif, elle espère affaiblir Netanyahou qui se trouve actuellement en position de force et veut «confondre les critiques et les sceptiques». La qualification religieuse de l’État d’Israël devient son nouveau cheval de bataille pour ne pas risquer de faire éclater sa coalition gouvernementale.


7 commentaires:

D.P a dit…

Cher Jacques,
Merci pour ce texte intelligent, qui éclaire bien toute la problématique, et du éloigné des dogmatismes des uns et des autres.
Bien amicalement

A.N. a dit…

Il ne faut pas oublier que le titre du livre de Théodore Herzl père du sionisme politique est "L'Etat des Juifs" et non pas "L'Etat Juiahaf"

Marianne ARNAUD a dit…

N'est-il pas pervers, et à la limite dangereux, pour un pouvoir politique quel qu'il soit, de jouer avec le sens de ses textes fondateurs pour des raisons de politique politicienne ?

邓大平 עמנואל דובשק Emmanuel Doubchak a dit…

C'est probablement pour mieux s'enfermer dans une définition, que ceux qui ont des doutes sur leur identité, sont poussés à l'encadrer légalement. Le corpus culturel, ethique, ethnique, religieux et national du Peuple Juif est suffisamment large pour ne pas avoir besoin d'enfermer l'Etat dans un carcan inutile. Qui plus est, plus les gens d'une certaine droite détestent Israël, plus ils montrent leur haine du sionisme et leur incompréhension de la modernité de celui-ci.

Quand on n'a pas d'idées valides, on s'entoure de symboles forts (bruyants)...

Benjamin a dit…

suite à votre article , je partage votre analyse.
les textes fondamentaux d’Israël confirment déjà L'Etat des Juifs, de la nation Juive, du peuple Juif en Eretz.
je ne comprends pas non plus l'"obstination" à obliger les Arabes à devoir répondre à cette affirmation.
certains disent que cela évitera des "revendications ultérieures", je ne partage pas non plus cette analyse.
si un traité est bien "signé", un traité ou l'on clos les comptes, sans rien oublié, est suffisant et fait autorité, pour un équilibre régional.

Avraham NATAF a dit…

Jamais depuis la fin de la guerre, l'antisemitisme n'a ete aussi violent, avec des visages et des jusifications antisionnistes, antijuives, d'origine arabo-africaine ou au plus traditionel; le futur est plus important que le passe

jean smia a dit…

Un État des Juifs est un état où chaque juif y vivrait sa judaïté comme bon lui semble et n'aurait de comptes à rendre qu'au jugement suprême.
Par opposition, un État Juif est, par définition, piloté par des « chefs » religieux.
Dans le premier cas, chacun y est libre de choisir son comportement, dans le second cas les citoyens ont l'obligation de se comporter selon des règles dictées par des rabbins.
Dans le premier cas, il s'agit d'une République, dans laquelle un gouvernement élu prend en charge les choses matérielles et publiques ( res publica) et laisse aux religieux la gestion du spirituel et de la foi. Le quotidien des jours fériés étant rythmé par le calendrier Juif.
Dans le second cas, il ne peut s'agir que d'une Théocratie.

La foi ou la religion, tout comme l'amour d'ailleurs, est inhérent à l'intime et au privé de chacun :
Il n'est pire indécents (et souvent hypocrites) que ceux qui l'affichent, le clament, le claironnent et le pavoisent.
Il n'est pire stupidité de prétendre l'exiger ou l'imposer.

Les dirigeants d'Israël semblent l'orienter vers le second cas.
Les assassins de Rabin n'ont pas seulement éliminé un homme admirable, il semble qu'ils aient aussi tué ce formidable espoir que constituait la création de l'état d’Israël : celui auquel rêvait Hertzl, Ben Gourion, Golda, Rabin, moi et tant d'autres, et qui n'est pas du tout celui du petit Benjamin....